Musée de Grenoble

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La photographie et la question du modèle

Entretien avec Philippe Piguet, critique d'art

Extraits du catalogue Philippe Cognée, Actes Sud, 2012 

 

L'attention de Philippe Cognée à son environnement et son intérêt pour l'image qu'il peut en capter via la photographie ont profondément infléchi sa relation au réel et enrichi son œuvre d'une réflexion sur la question du modèle. 

 

Paysage vu du train n°2, 2012 Paysage vu du train n°2, 2012, courtesy galerie Daniel Templon, Paris, © ADAGP, Paris, 2013

 

 

 

 

 

 

Philippe Cognée :[…] Si je cherchais cette confrontation de la peinture avec la photographie, j’étais surtout motivé par la tentative de dépasser celle-ci…

Philippe Piguet : De la dépasser ou de la mettre en échec ?
De m’accaparer l’espace photographique pour en faire quelque chose qui m’appartienne. La photographie, j’avais l’impression qu’elle ne m’appartenait pas…

Parce que le réel capté par la photographie ne vous intéresse pas ?
Il ne me satisfait pas.

En quoi ne vous satisfait-il pas ?
S’il peut me satisfaire chez d’autres, pour moi il ne me satisfaisait pas. J’ai besoin de passer du temps par rapport au sujet que je traite ; il faut que je l’ingère, qu’il se décante. Il me faut l’intérioriser pour pouvoir lui donner vie en peinture. Autrement, cela m’échappe. J’ai besoin d’un temps d’incarnation. La photographie, pour moi, c’est juste un intermédiaire à faire quelque chose d’autre.

Vous vous en servez donc comme un outil, tout simplement ?
Un outil qui me sert à faire naître en moi une émotion pour reverser celleci ensuite dans ma peinture. […]

On peut donc dire que vous usez de l’image photographique, filmée ou informatique comme substitut du réel et que vous réclamez à ces images qu’elles agissent comme un stimulant pour faire le choix du sujet.
Je confie en effet à la photographie le soin de capter le réel qui est sous mes yeux mais que je regarde sans vraiment le regarder. Quand je prends le train pour aller à Paris, par exemple, je fais un grand nombre de photos du paysage vu à travers la fenêtre mais sans faire de choix précis. Quoiqu’il change au gré des saisons, du temps qu’il fait, de la lumière, c’est toujours le même. Peu m’importe. Ce qui m’intéresse est de constituer un réservoir d’images.

A quel moment faites-vous le choix de l’image dont vous allez vous servir ?
Le choix final de l’image destinée à être le sujet de la peinture se fait, quant à lui, au moment du visionnage sur mon ordinateur quand je fais défiler toutes les images que j’ai captées, qu’elles soient photographiques, filmées ou extraites de Google. […]

Quelles qu’elles soient, vous faites subir aux images que vous avez sélectionnées toutes sortes de retouches sinon de transformations de sorte à trouver la composition qui vous intéresse. Quels sont exactement les protocoles de travail que vous mettez en oeuvre dans l’exploitation plastique de votre modèle ?
Dès lors que j’ai choisi une image, je la travaille sur l’ordinateur avec Photoshop. Je recherche mes couleurs, je renforce les lumières, je retends les choses en soulignant tantôt le graphisme, tantôt les perspectives, tantôt la masse. Je suis en quête de tout ce qui va faire décoller le sujet du réel pour l’amener au plus proche de la peinture. Quand je juge y être parvenu, alors j’imprime l’image qui va me servir d’esquisse. Le cas échéant, je la retravaille à nouveau avant de la scanner et de m’en servir comme canevas pour ma peinture. Je la projette alors sur la surface du tableau que j’ai préparé et j’en reporte plus ou moins grossièrement le schéma. Cela me sert de guide général mais je m’autorise encore, si besoin est, à opérer toutes les modifications que je jugerais nécessaires. C’est dire si au moment où je vais appliquer la peinture à la cire, je suis loin de l’image originelle.

En fait, l’usage que vous faites tant de la photographie vous permet tout simplement de mettre au monde une autre réalité…
Ça me permet surtout de mettre tous les sujets au même niveau. De les abstraire dans une même distance. Chaque fois que je peins, je pense quasiment en terme d’abstraction, même si ça passe par une image figurative. Il me faut une mise à distance du sujet lui-même pour être pleinement dans la peinture. Il me faut me décomplexer d’utiliser l’appareil photo, le caméscope ou Google Earth. C’est ainsi que je gagne ma liberté.