Musée de Grenoble

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Le mobilier de la prophétesse d'Antinoë

La « prophétesse » d’Antinoé fut inhumée avec un mobilier d’une assez grande richesse.

De sa tombe, bien peu nous est connu aujourd’hui si ce n’est la brève description qu’en offre le fouilleur. De même pour le cercueil de bois stuqué qui renfermait le corps dont il ne reste aujourd’hui que la planche inférieure sur laquelle repose toujours la défunte. C’est à ce cercueil et à la lecture que fit Albert Gayet d’une inscription aujourd’hui disparue que la momie doit son nom de « prophétesse ».

La dizaine d’éléments mobiliers qui accompagnait la défunte dans sa tombe est aujourd’hui bien connue et conservée au musée de Grenoble. Ce mobilier se compose de quatre vases polychromes en terre cuite, des vêtements portés ou accompagnant la dépouille, de deux flacons en verre, d’un luth, d’un ibis desséché, d’une guirlande tressée et d’une statuette d’Isis.

Les vases polychromes en terre cuite

Voir l'image en grand Ces quatre objets présentent tous un décor coloré peint sur une surface de préparation blanche. Ils seraient issus d’une production locale et proviendraient d’un même atelier si ce n’est d’un même artiste. Le mieux conservé présente une frise d’oiseaux peints en noir d’une grande qualité esthétique. Trois de ces quatre vases présentent un fond percé après cuisson qui témoignerait peut-être d’un usage dans des rites d’aspersion.

La statuette d’Isis

Voir l'image en grand Cette statuette en terre cuite, dont la partie avant a été moulée tandis que la partie arrière a été façonnée à la main, est aujourd’hui conservée en deux fragments. Elle offre la représentation grossière d’une figure féminine qui serait la déesse Isis, vêtue d’une robe ample, portant un disque sur la tête rappelant sa coiffe traditionnelle composée d’un disque solaire surmontant deux cornes, et tenant de la main droite une phiale et de la main gauche une corne d’abondance, deux symboles servant à exprimer la fertilité. La présence de cette statuette d’une déesse païenne dans une tombe datant d’une époque où l’Égypte est majoritairement convertie au christianisme est aujourd’hui sujet à débat sur la fonction et la vie de la « prophétesse » d’Antinoé.

Les flacons en verre

Ces deux flacons en verre dit unguentarium ont une embouchure en forme de disque, un long col, une panse conique et un fond concave et appartiennent à la typologie Isings 82A2. Ce type de flacon servait à contenir des éléments destinés à la toilette tels que des onguents et des parfums. Toutefois, de par leur enfouissement dans la sépulture, il est impossible aujourd’hui d’affirmer s’ils servaient uniquement à la toilette ou s’ils avaient aussi une fonction magico-religieuse. Le premier, transparent à l’origine, tirant aujourd’hui vers le beige, présente un décor veiné de fil blanc lui donnant l’aspect du marbre. Le second est de couleur verte. Par comparaison avec d’autres exemplaires connus, le premier flacon peut être daté de la fin du Ier siècle de notre ère, tandis que le second date du IIe ou du IIIe siècle apr. J.-C. Il est intéressant de noter la présence de ces flacons bien antérieurs à la date d’inhumation de notre « prophétesse ». Il pourrait s’agir d’objets gardés au fil du temps au sein d’une famille ou d’une institution avant d’être déposés dans cette tombe.

Le luth

Voir l'image en grand Élément parmi les plus précieux mis au jour dans la tombe de la prophétesse, le luth est aujourd’hui l’un des sept luths d’époque copte connus, l’un des mieux conservés mais aussi le premier du genre à avoir été découvert. De l’instrument reste aujourd’hui la caisse de résonance, le manche portant encore des chevilles, des encoches matérialisant l’emplacement des frettes et le sillet. Les essences le composant sont du perséa et du câprier, deux bois utilisés de longues dates en Égypte, et du buis, essence qui serait importée de régions plus au nord (Chypre, Proche-Orient). Ce luth a été daté par analyse au carbone 14 entre le début du Ve siècle et le milieu du VIIe siècle de notre ère. Il est donc contemporain de la défunte.

La momie d’ibis

Voir l'image en grand La prophétesse était aussi accompagnée dans la mort de la dépouille d’un ibis, dont le corps desséché était enveloppé dans du lin. Il s’agit ici d’un cas particulier, les inhumations d’animaux étant peu attestées à Antinoé et toujours associées à des tombes soignées.

La guirlande tressée et les végétaux

De nombreux éléments végétaux étaient présents au côté du corps. Il apparaît que la défunte aurait reposé sur une jonchée funéraire. Se trouvaient également à ses côtés une couronne de feuillage composée de chaume de graminées maintenue par des lanières en palmes de dattier et prenant la forme d’un bourrelet maintenu autour du front par des liens. Il y avait aussi une guirlande composée de lanières en palmes de dattier tressées. Ces éléments végétaux étaient le symbole du cycle de la nature et donc du renouveau. Ils pourraient augurer la renaissance future de la défunte. Il est aussi notable que cette abondance de fleurs se retrouve surtout à Antinoé dans les tombes des défuntes liées par Albert Gayet au culte d’Antinoüs.

Les vêtements de la « prophétesse » et les éléments textiles

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La « prophétesse » emporta aussi dans la tombe quelques éléments vestimentaires. Parmi eux se trouve une paire de sandales en cuir à lanières décorées d’éléments métalliques. Ces chaussures d’un grand attrait décoratif présentent des traces d’usure, ce qui indique qu’elles ne furent pas uniquement déposées à titre votif dans la tombe. Ces sandales étaient déposées à ses côtés.

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La défunte porte une sous-tunique en lin sans décorations visibles descendant jusqu’aux chevilles. Par-dessus, une seconde tunique en laine jaune est décorée de six carrés et de bandes brodées. Les carrés de tapisserie présentent une décoration sur trois registres alternant de petits carrés, avec un oiseau sur fond bleu, ou une corbeille sur fond naturel. Le carré central montre une représentation d’oiseau sur fond jaune le tout étant bordé de trèfle. Les bandes verticales présentent un décor de palmette dont la forme rappelle celle de la lyre et sont aussi bordées de trèfle. Les bandes au niveau de l’encolure et des extrémités des manches sont ornées de motifs végétaux sur fond bleu.

Autour de la taille de la défunte se trouve une ceinture tressée rouge et bleue, dont chaque extrémité se finissait par un petit pompon. Ce type de ceinture attesté dans d’autres tombes est ici le seul exemplaire conservé en place sur le corps.

La tête est couverte d’une résille en sprang, technique étrangère à l’Égypte, peut-être introduite par les Grecs. Sur cette résille est placé un bonnet orné d’une grande qualité esthétique. L’ensemble était maintenu sur la tête par une bande de lin. Sur la tête et le cou était aussi placé un tissu fin en lin décoré de feuilles stylisées.

Un bourrelet rembourré de fibres végétales était aussi présent dans la tombe. Ce type de coiffe commune dans l’Égypte byzantine devait être associé à un voile qui pourrait correspondre à deux éléments, l’un en lin, l’autre en laine.

La tête de la défunte repose sur un coussin replié en deux, dont la housse interne en lin contient des plumes, et dont la housse externe en laine bleue et blanche présente un décor en registre de lions tournés vers la droite.

Le corps était recouvert par un tissu en laine avec deux inscriptions en langue copte, la première donnant une valeur numérique (98 ¼), la seconde donnant un anthroponyme masculin, Paat. La signification de ces inscriptions est aujourd’hui incertaine.

Dans la main gauche, la momie tient une toile de lin ornée de motifs en laine. Une toile de lin est également placée sur la planche de fond du cercueil. Enfin, divers fragments de tissus proviennent d’une autre toile en lin.

Les vêtements portés par la « prophétesse » furent fabriqués peu avant sa mort et témoignent de l’importance de cette femme. Leur analyse a mis en évidence qu’une partie d’entre eux fut importée de l’étranger (la housse externe du coussin qui viendrait d’Iran ou la toile de lin dans sa main gauche). Une autre partie aurait été produite en Égypte dans des ateliers présentant des influences étrangères (la tunique supérieure, la ceinture, le bourrelet et le tissu de laine couvrant le corps). Enfin le reste serait égyptien. Ainsi, en plus de nous renseigner sur la position sociale de la défunte, ces textiles témoignent aussi des échanges entre l’Égypte et le monde qui l’entoure.