Musée de Grenoble

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Entretiens avec Daniel Dezeuze

Entretien avec Jacques Beauffet, 1980 (extrait du catalogue),

p. 263-264-268

Jacques Beauffet. Les « châssis » de 1967-68 restent vos premières
oeuvres connues. Ils constituaient encore en 1970 l’essentiel de
votre participation à Support/Surface. Pouvez-vous rappeler de quoi
étaient faits vos travaux antérieurs et à la suite de quel processus vous
aboutissez à ces oeuvres extrêmes ?

Daniel Dezeuze. Pendant six années j’ai séjourné en Amérique où j’ai fait
connaissance de la peinture mexicaine et américaine. Lorsque je suis
revenu en Europe je me suis trouvé dans la situation d’un « migrant-quirecommence- tout-à-zéro » ; cet état psychologique peut expliquer le
phénomène de la table rase que j’opérais alors.
Par ailleurs, à Paris en 1967, le structuralisme avait déjà pointé, et l’on
remettait en cause, par le biais de l’épistémologie, les vieux savoirs
et leurs classifications. La prophétie de nouveaux « continents » ne
pouvait s’accomplir qu’au prix de « coupures ». C’est dans ce climat que
je réalisais ce que vous appelez « ces oeuvres extrêmes ».

Entretien avec Henry-Claude Cousseau, 1989 (extraits), p. 273, 277, 283-284

Henry-Claude Cousseau. À considérer votre œuvre dans son ensemble, on est frappé de la voir divisée nettement en deux parties : d’un côté les objets, de l’autre, les dessins. Au monde concret de matériaux très variés qui sollicitent directement notre curiosité et notre sensibilité sensorielle, répond celui délibérément silencieux, impalpable, voire hermétique, des dessins. Cette ambiguïté, cette distinction, vous paraissent-elles aussi évidentes ?

Daniel Dezeuze. Il est difficile de séparer a posteriori ce que justement j’ai voulu relier. Si à partir des années 67-68 les œuvres se signalent par une référence à l’objet-tableau (le châssis) et à sa géométrie renforcée sur la base du carré, les quadrillages souples que j’expose dans la foulée transforment cette même géométrie : les carrés du fait de la flexibilité du matériau (bois de placage) constituent un cylindre que je roule ou déroule suivant le dispositif de l’accrochage. Cela donne une structure à angles droits contre le mur vertical, et au sol ces même carrés devenus cercles composent un rouleau cylindrique.

Cette mutation du quadrillage en cercles est celle d’un dessin, mais d’où mon geste est absent.

C’est aussi la pesanteur qui organise le dessin de la partie souple dans le cas des échelles de tarlatane accrochées verticalement, mais dont la base va se lover au contact du sol d’une manière aléatoire. J’affirmais que cet ensemble d’œuvres pouvait disposer d’une certaine indépendance vis-à-vis de l’artiste puisque leur aspect final était pris en charge par les lois de la gravitation, de la tension ou la simple architecture du lieu (où ces œuvres venaient s’adapter ou au contraire buter).

Bien sûr, en abandonnant plus tard les matériaux légers et souples, les œuvres ne pouvaient plus se dessiner elles-mêmes. Il y eut alors de ma part une reprise en main, au sens littéral du terme, du dessin qui est devenu effectivement une activité séparée. […]

Henry-Claude Cousseau. Les matériaux (gaze, tarlatane, bois flexible…) que vous avez utilisés dans vos débuts, développent implicitement une esthétique de la légèreté, de la transparence, de l’esquive, de l’éphémère. Ce recours traduit-il une perception particulière du temps ou est-il lié aux problèmes spatiaux que nous venons d’évoquer ?

Daniel Dezeuze. J’ai toujours cherché à alléger la peinture, au propre et au figuré, de ce qui me semble son obscénité fondamentale. D’une part, la machinerie optico-géométrique vient renforcer une théâtralité excessive, d’autre part elle fait de la lumière son objet central de manipulation jusqu’à l’éclairagisme. Par ailleurs, l’action du pinceau et la superposition des couches obturent les surfaces et effacent la gestualité, ce qui aboutit en fin de compte à la mise en place d’un corps muet (que seul le récit biblique, mythologique ou autre tente d’animer).

Mais l’on peut esquiver aussi l’obscénité (pour reprendre votre terme d’ « esquive ») en l’isolant justement dans la région centrale de notre espace. Ainsi l’objet affirmant intégralement sa fétichéité permet d’éluder le fétiche, ainsi l’image peinte qui joue le chromo peut s’en détacher parfaitement. J’en ai fait l’expérience avec des dessins d’histoire volontairement figuratifs ou avec des objets dont la lecture au premier degré de leur aspects fétiche est pour moi sans aucune importance, justement parce que trop sommaire. […]

Daniel DezeuzeVoir l'image en grand Daniel Dezeuze. Photo : Ville de Grenoble / musée de Grenoble - J.-L. Lacroix © Adagp, Paris 2017