Musée de Grenoble

La section consacrée à l'art moderne est remarquable par la qualité des œuvres réunies et le caractère prestigieux de leur provenance. Grâce à l’action d’Andry-Farcy, qui à partir de 1919, date de sa nomination comme conservateur, défendit l’art d'avant-garde à Grenoble, nombre d’œuvres exceptionnelles entrèrent dans les collections. Ainsi, du Legs Agutte-Sembat qui, en 1923, apporta un ensemble unique de peintures néo-impressionnistes et fauves, aux dons de Matisse et de Picasso, des achats d'oeuvres de Léger, Bonnard et Soutine notamment, au groupe d’œuvres surréalistes patiemment constitué, c'est une suite impressionnante de chefs-d’œuvre et de grands noms de l’art du XXe siècle qui sont ici rassemblés.

Giorgio MORANDI

Nature morte, 1939

Considéré comme l’un des peintres les plus importants du XXe siècle, Giorgio Morandi n’en demeure pas moins peu connu du grand public. La rigueur de sa démarche (l’artiste n’a traité tout au long de sa carrière que deux thèmes seulement, le paysage et la nature morte ) et l’austérité de son style marqué par une prédilection pour les formats modestes et les couleurs sourdes, ne sont sans doute pas étrangères à cette relative confidentialité. Malgré tout, la place de Giorgio Morandi dans l’histoire de l’art moderne n’a fait que croître au fil des décennies et son actualité s’est imposée ces dernières années à la faveur de grandes expositions au Metropolitan Museum de New York en 2008, à la Tate Modern de Londres ou encore au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2001. Cela ne rend que plus regrettable la très faible représentation de l’artiste dans les collections publiques françaises. En effet, on ne compte que cinq tableaux de lui (deux au Musée national d’art moderne – Centre Georges Pompidou, deux au Musée Granet d’Aix-en-Provence, donation Meyer, et un au musée des beaux-arts de Lyon) et une dizaine d’œuvres sur papier (des gravures essentiellement).


L’ARTISTE ET SA DÉMARCHE

Né en 1890 à Bologne, Giorgio Morandi s’est très tôt tourné vers la peinture. Il s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Bologne en 1907, dont il suit les cours jusqu’à son diplôme en 1913. Néanmoins, de son aveu même, il se sent très vite en décalage avec l’enseignement académique qu’il reçoit, et c’est au travers des revues qu’il découvre l’impressionnisme et le néo-impressionnisme, et l’artiste qui demeurera sa référence absolue : Cézanne. En 1914, il croise la route des futuristes et expose dans la première exposition Libera futurista à Rome, mais ce n’est qu’en 1918, lorsqu’on lui montre pour la première fois des reproductions de peintures métaphysiques de Giorgio de Chirico et de Carlo Carrà, qu’il trouve résolument sa voie. Durant deux années, il adopte les canons esthétiques de la Metafisica et réalise un groupe de natures mortes remarquables. C’est au sortir de cette période, à partir de 1921 que Morandi définit les principes de sa démarche artistique. Ils relèvent d’un travail sur le motif et reposent sur une observation tendue et inquiète du réel, un réel qui se résume essentiellement pour lui aux simples objets de ses natures mortes et aux paysages de Grizzana, un village des Apennins où la famille possède une maison.

Dès lors, il se livre à une quête solitaire et obstinée d’une harmonie ultime, celle qui se dissimule derrière les choses visibles et que leur agencement momentané laisse parfois apparaître. Ce faisant, par-delà le classicisme apparent de cette recherche, l’artiste développe une problématique d’une grande modernité. Si la critique a souvent établi un parallèle entre le peintre italien et Giacometti, à cause notamment de leur semblable insistance à reprendre de manière obsessionnelle les mêmes motifs, il faut aussi penser la peinture de Morandi à travers l’art abstrait géométrique, jusqu’à ses développements américains, de Rothko au minimalisme.

En 1939 Morandi peint six natures mortes et deux paysages. Ce nombre restreint d’œuvres correspond à son rythme de création dans ces années d’avant-guerre. Cette production rare reflète les doutes et les interrogations de l’artiste durant cette période que le joug du fascisme et l’imminence de la guerre ne font qu’accroître.
Par sa simplicité et son équilibre, cette composition apparaît comme un des chefs-d’œuvre les plus délicats et émouvants de ces années. On songe aux nocturnes de Georges de La Tour, à leur intensité et à leur recueillement. Peinture d’un équilibre miraculeux, pétrie de silence et d’une sombre ferveur, elle ne cesse semble-t-il de palpiter, grâce à une touche généreuse et puissante qui irrigue et unifie toute la surface du tableau, grâce aussi aux échos chromatiques qui font résonner chaque élément.

Dans cette œuvre, l’artiste paraît atteindre la quintessence de son art. Avec des moyens limités, une gamme presque monochrome, un format modeste, une absence totale de théâtralisation dans le choix et la disposition des objets, il dit à la fois la peinture dans sa vérité « matérielle » – des plans de couleurs en un certain ordre assemblés – et dans ce qui la dépasse et la transcende : le mystère du visible que nulle analyse, nulle transcription ne parviendront jamais à percer.

Giorgio MORANDI

(Bologne, 1890 - 1964)

Nature morte, 1939

Achat grâce au soutien du Club des mécénes en 2015

© ADAGP, Paris 2015

Crédit photographique : Jean-Luc Lacroix/Musée de Grenoble