Frise dans le genre de l'antique : Mort d'un héros

Jacques-Louis DAVID
1780
Pierre noire, plume et encre noire, lavis gris, rehauts de gouache blanche , trait d'encadrement à la plume et à l'encre brune sur papier bleu insolé collé en plein
26,6 x 74,2 cm
Crédit photographique :
VILLE DE GRENOBLE / MUSÉE DE GRENOBLE-J.L. LACROIX
Acquisition :
Legs Isaure Périer, veuve de M. Aristide Rey, en 1930. Entrée dans les collections en 1931.

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L’un des chefs d’œuvres du musée de Grenoble, ce grand dessin est un fragment d’une des créations les plus spectaculaires du jeune David après son premier séjour romain. Soulignons d’emblée la nature exceptionnelle de cette œuvre au sein de l’œuvre graphique de David qui n’utilise que très rarement le dessin comme une œuvre autonome[1] . A l’origine la frise était constituée de huit fragments de papiers. La partie gauche, aujourd’hui à Grenoble, comprend trois fragments ainsi qu’une petite bande, ajoutée à l’extrémité droite au moment de sa séparation avec la partie droite, aujourd’hui au Crocker Art Museum de Sacramento [2].
En 1783, quelques lignes flatteuses dans les Observations générales sur le Salon de 1783 et sur l’Etat des Arts en France font état d’une frise dessinée, exposée par David : « Le dessin d’une frise, dans le genre antique (…) lui fait infiniment d’honneur, et prouve l’étude qu’il a faite des bas reliefs antiques et des frises du Polydore à Rome. S’il est vrai, comme on l’assure, que M. David non content du séjour qu’il a faite dans cette capitale des Arts se propose d’y repasser pour y faire de nouvelles études, son exemple sera digne d’être cité à ceux de nos jeunes artistes qui, jugeant l’Italie d’après les relations inutilement volumineuses de quelques voyageurs qui ont eu ni le temps, ni le désir, ni rien de ce qu’il falloit pour la connaître, se persuadent si aisément qu’ils peuvent se passer de ce voyage »[3].
Le 26 janvier 1797, l’œuvre est mentionnée pour la première fois en deux morceaux lors de la vente Bouquet[4] . Les acheteurs étant différents, les deux parties de la frise sont désormais séparées. Les deux feuilles sont redécouvertes dans les années 1970. Dans un premier temps, Pierre Rosenberg publie le dessin de Sacramento (1970). Cette découverte permet ensuite à Arlette Sérullaz (1973) et à Christopher Sells (1973) de publier le fragment de Grenoble, déjà connu, en démontrant qu’il constituait la partie gauche de celui de Sacramento. Les dessins ont été réunis à deux reprises, lors des expositions de Rome (1981-1982) et de Paris (1989-1990).
Il est difficile aujourd’hui de savoir pourquoi et à quelle occasion les deux fragments ont été séparés. Il est en tout cas certain que le jeune David voulait présenter avec cette frise, au Salon de 1783, au côté de son morceau de réception la Douleur d’Andromaque, une œuvre dont le caractère fortement antiquisant était un manifeste des années d’apprentissage passées à Rome. Au point de vue stylistique et intellectuel, le séjour italien métamorphose l’œuvre du jeune peintre. Ses œuvres antérieures, comme les quatre tableaux du Grand prix, présentent une certaine lourdeur et surtout montrent un artiste à la personnalité encore indécise. L’étude frénétique des maîtres et surtout des antiques, lors de son séjour à Rome de 1775 à 1780, participe à l’éveil de son style.
Les nombreux croquis de ce premier séjour italien, réunis par David dans douze carnets, témoignent de l’important travail accompli durant le séjour à l’Académie de France. Nous avons retrouvé l’une de ces études dans les boîtes « vrac » du musée de Grenoble [5] . Inédit, ce petit dessin au lavis reproduit une statue masculine drapée que nous n’avons pas identifiée. Il porte le paraphe des deux fils de David, apposé au moment de la vente des albums en 1826[6] . La frise de 1783 est une synthèse personnelle, issue de l’observation de cette multitude de motifs que l’on retrouve dans les albums[7]. Les remplois qu’y fait l’artiste ont été étudiés en détail dans une monographie consacrée au dessin par Howard en 1975. Ce dernier ouvrage souligne également les difficultés que pose l’iconographie de cette œuvre.
En 1797, lorsque les deux fragments sont vendus, le catalogue de la vente les décrit comme : « Priam rendant les honneurs funèbres à Hector (partie droite) et Achille vainqueur d’Hector » (partie gauche présentée ici). Si les références à Homère sont ici nombreuses, elles demeurent également un peu confuses. Différentes lectures ont ainsi été proposées entre la mort de Patrocle et la mort d’Hector. Rappelons que ces sujets, particulièrement en vogue dans les années 1770-1780, sont illustrés à plusieurs reprises par David lors de son séjour italien. L’une des plus importantes compositions du peintre, aujourd’hui conservée à la National Gallery de Dublin, illustre les funérailles de Patrocle et son morceau de réception, la mort d’Hector. Dans cette dernière peinture, David cite une partie de sa frise, celle précisément conservée à Grenoble, dans le décor du lit funéraire du héros troyen. Comme l’on souligné Rosenberg et Prat (2002), il est bien plus logique que le relief du lit représente non pas la défaite d’Hector face à Achille, mais sa victoire contre Patrocle, ce qui expliquerait des détails iconographiques de la partie droite (Sacramento) qui paraissent incohérent dans le cas de la mort d’Hector. Comme toutes les publications qui nous ont précédé, nous conservons ici le titre donné par le livret du Salon de 1783 qui ne précise pas le sujet du dessin.
Malgré ces difficultés iconographiques, la frise dans le genre antique demeure la plus belle démonstration de la leçon apprise des anciens. Ce véritable alphabet visuel, consigné dans les albums, est utilisé avec une grande créativité par David pour écrire une nouvelle page de l’art français.


[1] En général, les dessins d’ensemble sont liés à des compositions peintes ou des estampes. La frise, conservée à Grenoble et à Sacramento, est le seul dessin fini de cette ampleur réalisée par David et pour lequel nous ne connaissons aucune utilisation précise. La plupart des autres dessins de grandes dimensions exécutés par Davis datent également de ces années de jeunesse. Citons à titre d’exemple : La Mort de Diomède, plume, encore noire, lavis gris et rehauts de blanc. H. 110 ; L. 203.5, 1776, Vienne, Albertina, Inv. 17428 (Rosenberg et Prat, 2002, n° 12, p. 36-37) et Les funérailles de Patrocle, plume, encore noire et brune, lavis gris et rehauts de blanc, H. 33 ; L. 75. Paris, Louvre, RF. 4004. Rosenberg et Prat, 2002, P, n° 28, p. 46-47).
[2] Jacques-Louis David, Frise dans le genre de l'antique : Funérailles d'un héros, Sacramento, Crocker Art Museum, E. B. Crocker Collection, Inv. 1871.408.
[3] BN. Est. coll. Deloynes, t. XIII, n° 164.

[4] Lots 29 (Priam rendant les honneurs funèbres à Hector, composition de 26 figures) et lot 30 (Achille vainqueur d’Hector).
[5] Fiche n° 108, Homme assis vêtu à l’antique (d’après l’antique), pierre noire et lavis gris, H. 15,2 ; L. 11,3. Paraphe d’Eugène (L. 839) et de Jules (L. 1437) David. Sur le montage : "L. David" .
[6] Pour un point complet sur ces albums, voir Rosenberg et Prat, 2002, I, p. 391-407. Certains de ces albums ont été démembrés, le dessin de Grenoble provient probablement de l’un d’entre eux.
[7] Jacques-Louis David, Transport d'un guerrier mort, Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, Inv. 26084 bis.

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